D’UNE CERTAINE MACHINERIE DU DESIR par Jérôme Gontier

12.07.07. Ecrire, c’est tenter de faire tenir ensemble, à l’inté-rieur d’une surface plane au-delà de laquelle tout continue follement de bouger, les signes de ce qu’on nomme faute de mieux une certaine « expérience du réel ». Pari impos-sible mais joué, impossible donc joué – tant il est vrai que le réel, et l’expérience inédite qu’on en fait à chaque instant, ne se laissent pas circonscrire : ils sont ce qui excède, échappe ; il faut toujours recommencer, ou plutôt, beau-coup mieux : continuer. / Comment, avec mes outils propres – ma vue, mon corps, ma langue, mon noir sur blanc plan, linéaire –, rendre compte de ça ? Quelles ruses déployer pour ne trahir (ou feindre de ne trahir) ni l’objet qui se trouve ainsi posé bougeant follement devant moi, ni ce qui passe alors de lui à moi, en moi, de moi vers lui, etc. ? / Soyons clair : aucune œuvre d’art n’attend d’être parlée, je veux dire : circonscrite… Si je tâche à trans-poser quelque chose ici, moi – du vertical à l’horizontal, et du volume à la surface –, ce n’est qu’afin d’en jouir pleine-ment puisqu’alors, passé par mes outils, ce quelque chose se sera fabriqué une épaisseur, une consistance et une histoire ; en jouir pleinement sans compter pour rien bien sûr mon idiosyncrasie dans cette affaire, à savoir la manière dont j’investis de mes propres obsessions cette rencontre et cet objet. / Je parlerai donc d’ici et de ça : ce désir qui sous-tend mon regard et le darde…

15.07.07. On a vu un temps sur les murs de Paris des affiches publicitaires d’un genre un peu particulier : elles exposaient à la vue des passants, par exemple une double image de seins qui n’en sont pas. Oui, quoi qu’il y paraisse, ceci ne saurait être un sein baigné d’une délicate et très-chaude lumière rose parce qu’en vérité c’est la courbe opu-lente et le nœud (aréole fripée, téton torsadé) d’un ballon de baudruche… Mais ceci ne saurait être non plus la courbe opulente et le nœud d’un ballon de baudruche parce qu’en vérité on sait pourquoi : ceci n’en est que la repro-duction… La reproduction d’un ballon de baudruche feignant d’être un sein à l’intérieur d’un espace feignant d’être publicitaire à l’intérieur d’une série d’œuvres trans-posant sur un mode plastique le motif littéraire du Blason. Ainsi, de « quoi qu’il y paraisse » en « ceci ne saurait être », de « ceci ne saurait être » en « parce qu’en vérité », ces affiches devant moi ne cessent-elles de se réaliser ailleurs. – Et pourtant, miracle de l’art si l’on veut : elles ne bougent pas. Voire… / On a vu une épaisse langue de bitume, massive et aérienne, serpenter sous des verrières. Cette langue de six tonnes résistant follement aux lois de la pesanteur s’élève et redescend, s’incline délicatement sur la gauche, la droite, plonge (pour de faux) dans le sol où elle disparaît (pour de faux), reparaît, traverse (pour de faux) les poteaux blancs et les cloisons, etc. Pour de faux, car en réalité cette majestueuse langue de bitume massive et aérienne embrasse les obstacles qu’elle dresse à l’envi devant elle pour continuer son œuvre : son avancée. – Elle n’a peut-être à dire que ça d’ailleurs : la beauté du mouvement continu… / On a vu un mur de briques couper pour rire un espace, pour rire puisque ne se soutenant de rien, ne bloquant, n’encadrant rien : pas de plafond ni d’angle le prolongeant vers d’autres murs circonscrivant une zone. Pourtant ce mur m’arrête par ce qui le travaille dans ses interstices : c’est ce qui tient le mur qui me retient. Mêlé de rose pailleté, son mortier dessine un ravissant quadrillage. Oui, quelque chose là-dedans me « ravit » : m’emporte ailleurs. – Ce mur est un tableau sans toile ni châssis, sans mur derrière. Un tableau épais en briques et mortier rose pailleté sans mur derrière puisqu’il l’est – et ne l’est pas. / Ceci n’est pas un espace publicitaire, ni un sein, ni un ballon, ni un blason du beau tétin. Ceci n’est pas une route, pas une langue. Ceci n’est pas un mur, ni un tableau. Et cependant, ce l’est aussi. – Importe moins le nom que l’effet, ce qui se passe dedans, en face ; et ce qui se passe c’est que ça tremble, ça bouge, ça fuit : il n’est qu’à suivre le mouvement…

29.07.07. Ce que je reconnais de l’œuvre de Morgane Tschiember résonne en moi par ce que l’on nommera (faute de mieux toujours) son côté « déceptif » : ses réalisations à la fois se posent là et se déploient dans tous les sens ; se laissent fixer déplaçant quelque chose (d’elles et en moi) ; jouent de l’espace, le comprennent et l’esquivent ; à la fois obligent à sinuer de toutes les manières qui soient autour d’elles et face à elles, et signalent discrètement qu’elles ne sont peut-être pas tout à fait ce que l’on voit, peut-être pas tout à fait là où on les voit, etc. – Ou pas seulement. Une image, une forme, une structure, une fonction en chassent une autre. / Voilà ce qui paradoxale-ment (vraiment ?) m’y fixe et aussi bien m’émeut : que tout ça soit placé sous le signe d’un glissement perpétuel et joueur… Expérience esthétique excitante en ceci que le corps, le mien, pris à contre-pied, ne peut fixé que conti-nuer de bouger : quelque chose me cadre et m’esquive, ici et déjà là : ailleurs. /Machinerie du désir, disions-nous, celui-ci étant entendu comme cet état qui me pousse à tenir, retenir, contenir quelque chose qui continue follement de bouger, et que je ne peux désirer que s’il en reste ainsi, – puis le mouvement intime et très-physique qui suit… Je ne peux que « désirer » cette route, ce mur parce qu’exposant leur fonction ils la déplacent, la recomposent. Je ne peux que « désirer » cette route, ce mur, ces seins parce qu’ils oc-cupent un espace dans lequel ils dénotent, dans lequel ils sont là pour dénoter ; que parce que les images, les formes, ne se chassent pas les unes les autres finalement mais sont toutes présentes en même temps, visibles avec la même net-teté, informées dans tous les sens, au gré des super-positions. – Tout est déjà là : il n’est qu’à regarder, éprouver le feuilletage, et suivre le mouvement…

15.08.07. Le diaporama fait se succéder aléatoirement des prises de vue d’un cactus de John Armleder : zooms, contre-zooms, fondus, variation des angles. La lumière qui baigne chacune des vues « reproduit » dans la galerie l’im-pression du soleil couchant de l’Arizona. (Il y a donc en même temps une œuvre d’Armleder et une œuvre de Tschiember.) Je me suis regardé regarder ce diaporama ; je me suis regardé être dehors et dedans, fixé devant l’écran et mobile, soumis aux aléas de la machine : je me suis re-gardé fixé tourner autour de l’œuvre (mais ce n’était pas moi qui tournais, et pourtant c’était moi), m’en approcher, m’en éloigner – tandis que la lumière où je baignais (mais je n’y baignais pas et pourtant j’y baignais) variait sans cesse.